
Voilà un extrait d’un essai philosophique qui s’apparente ici à un testament.
Les quatre premières années du démarrage de mon blog était assez laborieuses. Pas à cause d’un manque d’inspiration, mais parce que j’éprouvais une sorte de rétention inexpliquée et inexplicable. Ma réserve naturelle, et l’appréhension qui me prenait chaque fois que je tentais de m’extérioriser semblent me poursuivre pour toujours. Alors plus d’une fois j’ai failli renoncer en me disant que l’écriture n’était pas pour moi.
Puis, un miracle ! Dès le début de 2017, je devenais subitement plus prolixe.
Et quand survint la crise du Covid, j’étais sur ma lancée et j’ai publié plusieurs dizaines de chroniques. J’en ai retenues près de la moitié pour les incorporer dans un livre que j’ai publié pour l’occasion. (Titre du livre :« Il était une fois le Covid », et en sous-titre : « Histoire d’une peur »).
Alors que s’était-il passé pour que ma main se délie et que la disette cède à l’abondance ? Apparemment rien pour bousculer mon quotidien.
Profonds délires « Alicien »
Ou, si peut-être ! Il y a un événement qui m’a bien remué : la naissance de ma première petite-fille. La survenue d’un petit-enfant dans une famille est somme toute quelque chose de banale. Mais est-ce le fait d’être devenu grand-père sur le tard, très tard, soixante-douze ans passés, qui m’aurait à la fois perturbé, et en même temps affranchi ?
Venant de la part de quelqu’un qui a toujours fait dans le rationnel, ces propos apparaissent d’une puérilité confondante. Le fait d’attribuer à la survenue de ma petite un si grand pouvoir pour me transformer, est juste pathétique, insensé. Mais je ne récuserai pas ce discours même s’il s’apparente à celui de vieilles mémés, toutes gagas, face à un petit-enfant.
Je ne saurai récuser non plus la réalité des changements qui me paraissent avoir un lien direct avec l’avènement de mon Alicia. En effet, cela n’avait rien de l’aboutissement d’une longue transformation, mais d’un basculement immédiat.
En effet, mon impassibilité coutumière a vite mué en affabilité, mon austérité légendaire a cédé la place, du jour au lendemain, à une volubilité que je ne me connaissais pas.
Je suis devenu un autre personnage, à bien des égards, différent de ce j’étais. Mais sûrement meilleur que ce que j’étais ! Le nouveau moi, moins rigide, n’hésite pas à étaler sans pudeur, toutes ses émotions. Je trouve désormais un grand réconfort en me barricadant derrière ma nouvelle devise : « Écrire, c’est se livrer pour mieux se délivrer ! ». Mais se livrer totalement et sans retenue !
Au risque d’égarer le lecteur, nous nous sommes mis à deux pour rédiger ces lignes. Il y a Moi, et l’Autre Moi. Deux personnages que tout semble opposer. Si le premier est fier de sa rationalité et très attaché à la rigueur en général, l’autre roule à brides lâchées pour donner libre cours à toutes ses émotions.
On devine aisément, que chaque fois que la frimousse d’Alicia effleure mes pensées, c’est le deuxième personnage qui prend le contrôle de mes écrits.
Imaginez que dès le lendemain de sa naissance, je lui ai adressé un message de quelques lignes. Puis sur les cents quatre vingts jours qui ont suivis, je n’ai pas manqué un jour où je n’ai pas rédigé un court billet pour elle. Ce dialogue imaginaire avec ma petite-fille me faisait le plus grand bien. Bien sûr qu’à cet âge elle ne pouvait rien réaliser, mais moi je réalisais ! Je réalisais que je ne pouvais faire confiance à ma mémoire volatile le soin de figer mes élans de cœur. Alors j’ai préféré confier à l’écrit la sauvegarde de ces moments pour les lui restituer plus tard, et pour témoigner, sans pudeur, de ces instants de faiblesse auxquels me réduisaient ses regards et ses sourires.
Imaginez encore, qu’à chaque fois que j’ai voulu lui consacrer un poème, c’est sa déification qui s’imposait à moi. Je suis allé jusqu’à imaginer une altercation entre Dieu, Moïse, Jesus et le Prophète au sujet d’Alicia : chacun d’eux voulait lui céder son statut.
Elle remplit le temps qui me reste à vivre, mais aussi, comble de l’entendement, ma vie post-mortem, puisque dans un autre poème, je lui donnais rendez-vous dans la constellation d’Orion, et plus précisément du côté de Betelgeuse. Ce n’est pas un choix anodin, car je voudrais, plus d’un siècle après ma mort, assouvir mon plaisir de voir pâlir cette fière étoile, réputée la plus brillante de La Voie Lactée, au moment où Alicia viendrait à apparaître pour m’y rejoindre.
Une étoile, mille fois plus grande que notre Soleil, qui va exploser, peu de temps après la visite d’Alicia, pour devenir une supernova. Par jalousie ? Très probablement, car sa brillance ne pourrait plus jamais égaler celle de ma dulcinée.
Imaginez, imaginez encore et encore, mais nul ne peut imaginer tout le bonheur que je ressens chaque fois que je suis submergé par mon « délire alicien ». Mais ce bonheur reste cependant entaché d’un douloureux ressenti vis-à-vis de mes autres petits-enfants. Pourquoi les avoir éludés alors que je ressens pour eux une tendresse infinie, et que je les aime si fort, autant que leur sœur ?
Est-ce la primogéniture qui le veut ? Sûrement pas ! Ma mauvaise conscience me taraude et mon sens de l’équité est pris en défaut à cause de cette instinctive primauté conférée à Alicia. Une vraie tempête dans mon crâne !
Plusieurs de mes nuits ont été perturbées par cette tempête jusqu’au jour j’ai fait un rêve. Ce rêve, comme la plupart des rêves est parfaitement invraisemblable, et surtout totalement incohérent.
J’ai rêvé donc que j’étais dans un immense amphithéâtre où il n’y avait que des célébrités scientifiques de plusieurs époques. Je reconnus certains, pour avoir mémorisé leurs images comme Galilée, Newton, Pasteur, Einstein et bien d’autres.
Juste assis à ma droite, un personnage bien sapé dans un impeccable trois-pièces, type gentry britannique, que je ne connaissais guère. Il se présenta à moi : Paul Dirac (Prix Nobel 1928).
C’était à mon tour de me présenter, mais je ne savais pas s’il fallait que je décline mon identité, ou juste dire que je suis le grand-père d’Alicia. Embarrassé, j’ai carrément botté en touche en lui disant :
— malgré ma passion pour la mécanique quantique, j’ai eu tout le mal du monde à comprendre votre équation, l’équation de Dirac. Aujourd’hui encore je serai incapable de la retrouver d’une manière didactique, sans l’assistance d’un livre ou d’un tiers.
Paul Dirac parut très surpris, contrarié même. Il se lança dans une longue explication :
— Pourtant en introduisant la notion d’intrication, je crois avoir rendu plus humaine cette discipline très rébarbative qu’est la mécanique quantique. Grace à l’intrication on pourra désormais apporter une explication scientifique à certains élans amoureux.
J’ai commencé à écarquiller les yeux, puis à cligner rapidement des paupières pour signifier à Paul Dirac que je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Alors avec calme, il reprit ses explications :
— Au début du XXème, nous les scientifiques, avons été confrontés à un phénomène étrange où deux particules, même très éloignées, restaient liées d’une manière inexplicable. Je me devais donc de démontrer que si deux particules étaient connectées à travers l’espace et le temps, elles étaient capables d’influencer mutuellement leur état quantique, au mépris de certains principes relativistes.
— Mais quel rapport avec l’Amour, dis-je agacé ?
— L’intrication quantique est complexe et parfois inexplicable comme le sont les liens amoureux. Je n’y peux rien si les gens ont trouvé une similitude inspirante entre les deux concepts. Peut-on leur reprocher de faire l’analogie entre deux particules qui conservent leur liaison en dépit des distances, et des personnes qui restent liées par l’amour, même physiquement séparées.
— Désolé cher monsieur, mais l’amour n’est pas réductible à une équation mathématique, même la plus géniale. Vous oubliez que l’amour est un concept émotionnel qui dépasse la compréhension de tous les scientifiques réunis. Et puis de quel amour parlez-vous ? Platonique, romantique, charnel … .
— Arrêtez monsieur, je veux parler de l’amour inconditionnel, celui qui permet à deux personnes de se sentir instantanément connectées l’une à l’autre au mépris de l’espace et du temps qui les séparent. L’influence réciproque persistera pour toujours. Quand vous allez passer de vie à trépas, vous vous proposez de donner rendez-vous à votre petite-fille du côté d’Orion. Grâce à l’intrication quantique vous allez vous retrouver malgré le temps et les distances intersidérales. Autre chose aussi, vous avez trois petits-enfants que vous aimez éperdument d’une manière égale, mais vous gardez un Upsilon infime d’amour pour l’ainée. Ne vous interrogez plus sur le pourquoi, dites-vous juste que si deux particules en intrication présentent le même état quantique, vous et Alicia vous avez sûrement la même fonction d’onde, ou son équivalent chez les humains.
J’ai failli attraper une apoplexie en l’entendant prononcer le nom d’Alicia, car je n’avais à aucun moment cité le prénom de ma petite-fille, pas plus que je n’avais parlé du nombre de mes petits-enfants, encore moins du rendez-vous projeté sur Orion. Je m’étais retourné , brusquement pour demander à Paul Dirac comment il savait tous ces détails, mais comble de l’étonnement son siège était vide, mon voisin s’était complètement volatilisé. Plus de Paul Dirac, et la salle s’était subitement vidée.
Le choc était fort et du coup mon rêve s’arrêta. J’émergeai péniblement de mon sommeil tout en cherchant à donner de la consistance à ce que je venais de rêver. J’éprouvais comme un soulagement à l’idée que cet élan de cœur, fait de joie et de tendresse, qui me porte vers ma petite-fille avait un soubassement scientifique, et au même moment je redoutais que cette notion perverse d’intrication quantique n’entraîne, ma petite-fille et moi dans une mystérieuse aventure.
Même à moitié réveillé, je réalisais cependant que j’allais désormais vivre avec cette révélation, avec comme première conséquence que je ne nourrirai plus de culpabilité vis-à-vis de mes autres petits-enfants. Donc ce n’est pas de volonté délibérée que mon amour pour eux tous ne soit pas rigoureusement identique. La faute à Dirac et sa satanée intrication quantique.
Ainsi prit fin mon délire. Je me mis debout, et je m’ébrouai pour éviter de replonger dans les délices de ce rêve. À l’image de quelqu’un qui retire son casque de réalité virtuelle, et qui peine à quitter l’émerveillement des mondes parallèles et à se séparer de son avatar.
Qui de moi ou de mon avatar est dans la rationalité, et lequel serait enclin à vivre intensément ses émotions ? Peu importe, naviguer entre les deux est un grand bonheur.
Il est temps pour moi de revenir à l’autre à l’Autre Moi pour restaurer ma rationalité.
Abdelahad Idrissi Kaitouni.
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Bonjour Sidi Abdalahad. Je suis arrivéàla fin de ce combat entre ce Moi et l'Autre. J'ai saisi que finalement les deux personnages se sont mis d'accord pour cheminer encore longtemps et en bons intimes voisins. Admirable.